« Déchirez vos cœurs »

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Homélie prononcée le 26 février 2020

« Revenez à moi de tout votre cœur », dit Dieu à travers le prophète Joël ; et Il insiste : « déchirez vos cœurs et non vos vêtements ». Le Carême dans lequel nous entrons aujourd’hui concerne notre être intérieur avant tout, le sanctuaire de notre liberté la plus profonde, le lieu de nos choix, de nos décisions ; le cœur évoque encore notre capacité à aimer, à entrer dans des relations vraies avec Dieu et avec les autres ; enfin le cœur est le sanctuaire de Dieu en nous. « Les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » disait Dieu à Samuel, lors de l’onction à David pour qu’il devienne roi. Jésus, dans l’évangile, nous invite à ne pas agir pour nous faire remarquer, mais avec des intentions pures ; Il demande que nos actes soient vrais : faire l’aumône c’est partager avec ceux qui sont dans le besoin, sans arrière-pensée, et surtout pas trouver un moyen de se faire remarquer ; prier ou jeûner, c’est se tourner vers Dieu réellement et de tout notre cœur.

Or nous sommes dans une culture de l’image, qui, malheureusement est devenue une culture de l’apparence. Bien des gens cherchent à valoriser leur propre image, dans une attitude narcissique ; c’est l’obsession des selfies ; et nous sommes tous plus ou moins contaminés par cette culture. Quand Jésus nous invite à renoncer à nous-mêmes, Il nous demande de renoncer à l’image de nous-mêmes, pour nous laisser aimer dans nos pauvretés, nos misères, nos ambigüités, sans désespérer de sa miséricorde. Jésus nous demande d’être vrais, d’arrêter de nous leurrer nous-mêmes et de donner aux autres une fausse image de nous-mêmes. L’image que nous entretenons est comme un écran entre Dieu et nous, comme une protection qui devient un véritable blindage et durcit nos cœurs. Nous fermons notre cœur, nous n’écoutons pas notre conscience, nous cultivons l’image ; et cette maladie peut toucher jusqu’à notre vie spirituelle. C’est pourquoi Dieu nous invite à déchirer nos cœurs ; ailleurs, dans la Bible, il est aussi question de cœurs brisés. Mais comment déchirer son cœur, comment arriver à avoir un cœur brisé ? Il ne s’agit pas de nous complaire dans des épreuves sentimentales, dans des peines de cœur ; il n’est pas question de pleurnicher sur nous-mêmes, mais d’ouvrir réellement nos cœurs à Dieu et aux autres, dans la vérité de ce que nous sommes.

Dès que l’on pense Carême, on pense action de Carême, collecte de Carême, don à faire, efforts à faire sur la nourriture ou tout ce à quoi nous sommes trop attachés. Tout cela est bien, mais trop souvent ces efforts de Carême partent de nous-mêmes et ont nous-mêmes pour objectif. Après des petits efforts, nous arrivons à Pâques déçus de nous-mêmes, incapables de dépasser notre égocentrisme. Le cœur déchiré, brisé, ne serait-il pas un cœur qui renonce à partir de lui-même, pour partir de Dieu et des autres ? C’est en établissant une vraie relation à Dieu, une vraie relation aux autres, en particulier les plus pauvres et fragiles d’entre nous, que nous entrerons dans une transformation de nos vies.

Vis-à-vis de Dieu apprenons à nous laisser aimer par Lui, à croire à son amour pour nous. « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi », écrit Saint Paul aux Galates. Dieu nous connaît mieux que nous-mêmes, Il connaît nos beautés et nos laideurs bien mieux que nous-mêmes ; Il aime les pécheurs que nous sommes, et nous l’a prouvé en envoyant son Fils Unique et en Le laissant prendre sur Lui nos péchés et notre condamnation. Y a-t-il plus grande preuve d’amour ? Non ! Alors pourquoi fuir l’amour de Dieu, pourquoi fuir sa miséricorde, pourquoi imaginer que nous pourrons nous améliorer tout seuls ? Durant ce Carême prenons le temps de nous mettre devant l’amour infini de Dieu, de plonger dans sa miséricorde. Nous ne pouvons pas Lui faire plus grand plaisir, en quelque sorte, que de faire appel à sa miséricorde. « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ». La confession de nos péchés, dans le sacrement de la réconciliation est le moyen par excellence de déchirer nos cœurs, de les ouvrir à la tendresse de Dieu, de découvrir que nous sommes encore plus beaux en vrai que dans l’image que nous avons voulu donner de nous-mêmes.

Vis-à-vis des autres, dépassons la peur du jugement, allons à leur rencontre en vérité, de cœur à cœur ; luttons contre notre tentation de nous comparer, de nous croire meilleurs, de nous situer au-dessus. Prenons les autres tels qu’ils sont et ils nous aimeront tel que nous sommes et non plus pour notre image. Le contact avec les plus pauvres et les plus fragiles est une occasion d’apprivoiser nos propres fragilités et de nous réconcilier avec nous-mêmes. Les repas fraternels avec les personnes seules, ou en précarité, ont déjà commencé un travail de transformation de nos communautés, et nous pouvons en remercier ceux avec lesquels nous nous asseyons à la même table. Ces rencontres sont encore à poursuivre, pour que nous comprenions bien que nous sommes tous des pauvres infiniment aimés de Dieu.

En partant d’une vraie rencontre avec Dieu et avec les autres, d’une rencontre dans laquelle nous ouvrons notre cœur, nous nous dévoilons, alors peut s’opérer la transformation du cœur, alors nos engagements deviennent un véritable débordement du cœur et non plus un moyen de nous valoriser ; l’amour de Dieu vient tout transformer : notre prière qui se fait réponse d’amour à l’amour premier de Dieu, notre jeûne qui veut freiner nos appétits pour laisser plus de place à Dieu et aux autres, notre regard sur les autres, notre manière de partager.

Le Carême n’est pas un temps pour acquérir, acquérir une meilleure image de soi, acquérir des mérites auprès de Dieu, acquérir des remerciements de la part de ceux avec lesquels on a partagé ; ce n’est pas un temps pour acquérir mais un temps pour perdre, perdre la fausse image de soi, pour s’appauvrir et grandir en vérité et en liberté intérieure.

Je termine en rappelant la dimension communautaire du Carême, comme l’évoque la première lecture. Ensemble, nous tournons nos cœurs vers Dieu, ensemble nous ouvrons nos cœurs aux autres.

Que l’Esprit nous conduisent au désert et nous accorde cette grâce de transformation de nos cœurs à partir de l’amour qui vient de Dieu !

+ Guy de Kerimel
Evêque de Grenoble-Vienne

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